Zdjêcia

Photographer's Note

"On n'est pas sérieux…"


L'automne est en avance, comme pour mieux me faire prendre conscience du fil du temps. Ces lieux font partie de moi. Non pas que je les aime, mais j'y ai passé une partie de ma vie. Une partie importante, que je n'ai jamais réussi à oublier. Pour dire vrai, les moments que j'ai passés ici hantent mes nuits et une grande partie de mes journées. Un genre de cauchemar perpétuel et continu.

Je passe dans ces baraquements à moitié détruits et poussiéreux le plus clair de mon temps. Un fil d'Ariane me relie à eux, un guide dans le labyrinthe qu'est devenue ma vie depuis ces années. Où que je sois, je finis toujours par revenir ici. Si je hante ces lieux, c'est pour sentir l'odeur du passé, si éprouvante soit-elle. Si entêtante soit-elle. Si insupportable soit-elle.

L'odeur minérale des cailloux qu'ils cassaient, inlassablement, du lever au coucher du soleil. La puanteur âcre et animale des corps suant sous la chaleur implacable du sud. La poussière collée sur ces corps faméliques. Leurs visages creusés par la faim et l'effort. Leurs côtes saillantes. Certains étaient plus jeunes que moi. J'étais presque un enfant à l'époque. "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans…", sauf peut-être quand les circonstances nous poussent à grandir trop vite.

Je n'ai pas eu le choix. Ou plutôt si. On a toujours le choix. A l'époque, j'ai cru avoir fait le bon. Il m'a évité la prison. Mes parents n'auraient pas supporté que l'honneur de la famille soit entaché par un séjour de leur fils derrière les barreaux. Alors quand ils m'ont proposé "tu t'engages, ou on te fout en taule", je me suis engagé. Je n'ai même pas hésité, soulagé de ne pas avoir à annoncer une nouvelle terrible au reste de la famille.

Ils ont été fiers de me voir porter l'uniforme. Il m'allait si bien à ce qu'il paraît, "tu as l'air d'un vrai militaire, le noir te fait l'air sérieux", m'a dit maman, la première fois qu'elle ma vu dans mon costume d'apparat. "Désormais, tu es un homme", m'a lâché papa, visiblement ému et presque jaloux de ne pas avoir la chance de défiler dans la rue principale du village. "Trop vieux, tu parles" éructait-il, à chaque fois qu'il songeait au jour où on lui avait annoncé qu'il ne pourrait pas intégrer l'armée mussolinienne.

J'avais été affecté à la surveillance des prisonniers du camp situé sur la côte est de Lipari. Une carrière de pierre ponce exploitée par le gouvernement fasciste où le duce faisait enfermer des opposants politiques. Dans les premiers temps, j'ai pris mon rôle très au sérieux. Je me revois, mon fusil dans le dos, mon pistolet à la ceinture, droit et bouffi d'orgueil. Tu parles, moi le cancre, moi le fils de paysan, je commandais, je dirigeais ! Des instituteurs communistes, des fils de bourgeois anarchistes défilaient sous mes ordres. Baissaient le regard quand je haussais la voix. Imploraient afin d'avoir une ration supplémentaire de pain. Je la tenais ma revanche ! J'étais le premier à hurler lorsqu'un homme sortait du rang. Le premier à cogner lorsqu'un autre feignait l'évanouissement afin d'échapper à sa tâche. Les forçats m'avaient surnommé "Cane Nero", le chien noir. J'en retirais une certaine fierté mais je frappais celui qui osait prononcer ces mots devant moi.

Puis il y a eu cette nuit. Une nuit magnifique comme peuvent en offrir à leur habitants les îles éoliennes, par ailleurs si dures et arides. Les étoiles et la lune suffisaient à nous éclairer comme en plein jour, pendant que nous jouions à la scopa, l'esprit embrumé par les verres de grappa que nous buvions cul sec à chaque pli perdu. Ces soirées bien arrosées nous étaient nécessaires afin d'évacuer la tension accumulée pendant la journée. Trois coups de sifflet stridents retentirent. Nous nous sommes tous levés en même temps et mis à courir, les armes à la main, vers le soldat qui avait donné l'alerte, la première depuis mon arrivée.

J'ai vu cette ombre tenter de passer sous la clôture. J'ai épaulé et appuyé sur la gâchette, sans réfléchir, comme quand papa me montrait un lièvre ou une perdrix pendant nos parties de chasse. L'ombre a semblé marquer une hésitation puis a basculé vers l'avant. Le haut du corps semblait comme suspendu à quelques dizaines de centimètres du sol. J'ai couru vers lui. La tête était restée accrochée aux barbelés. Je l'ai libéré des fils de fers et l'ai pris dans mes bras. Sans que je puisse me contrôler, les larmes coulaient sur mon visage et faisaient des auréoles en tombant sur la poussière accrochée à sa chemise rayée. Quand ils se sont approchés et se sont aperçus que je pleurais, les autres se sont moqués de moi, de ma sensiblerie de jeune engagé. Ils m'ont traité de mauviette, de finocchio*.

Depuis la fermeture du bagne et alors que j'erre dans ces lieux tel un fantôme vivant, les gens du village m'appellent "il pazzo della cava", le fou de la carrière.

Il était plus jeune que moi. J'étais presque un enfant. "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans…" C'est le début d'un poème français que j'ai appris à l'école, le seul vers dont je me souvienne.


*("tapette", en italien)

de Yanick Brussetti, alias yayalevrai


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Photo prise sur l'ile de Lipari
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Additional Photos by Laurent Picard (lespicaros) Gold Star Critiquer/Gold Star Workshop Editor/Gold Note Writer [C: 200 W: 140 N: 652] (5542)
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